25 – JE DOIS VIVRE

Depuis quarante-huit heures, depuis quarante-huit siècles, Jérôme Fandor agonisait au fond de la cachette dissimulée dans le socle des Fontaines chantantes, cachette où sa témérité l’avait conduit, où Fantômas le tenait prisonnier.

Le jeune homme, la première crise d’affolement passée, avait retrouvé toute sa lucidité d’esprit, toute son énergie coutumière.

— Je suis condamné à mort. Soit. Attendons la mort…

Et Fandor attendait la mort.

Le bandit pouvait être tranquille. Il suffisait de laisser le jeune journaliste dans sa prison, il mourrait.

Il lui restait en tout et pour tout, au moment où Fantômas lui avait parlé, assez de jambon pour deux repas, assez d’eau pour étancher sa soif un jour encore. Après, la faim s’emparerait de lui, la soif allumerait un incendie dans ses veines. Il comencerait à mourir, il mourrait, seconde à seconde.

Et le journaliste, en effet, déjà, son dernier repas fait, ses dernières gouttes d’eau bues, avait faim et avait soif…

Il n’avait plus rien. Il n’aurait plus rien. S’il vivait, il ne vivrait plus d’ici quelques heures. S’il avait faim, il n’aurait plus faim, s’il avait soif, il n’aurait plus soif.

— Mon petit Fandor, se dit-il, après avoir pris la précaution de jeter au fond d’un boyau inaccessible son browning pour éviter de se donner la mort, mon petit Fandor, tu n’as plus qu’à te coucher dans un coin et attendre stoïquement que tu ne sois plus.

Juve ? Il devait être tombé dans un piège de Fantômas. Comment connaîtrait-il la cachette de Fandor ? Il lui venait à l’esprit d’étranges souvenirs. Il se rappelait des livres lus étant enfant, des aventures arrivées, de voyageurs extraordinaires qui avaient souffert le même martyre qu’il souffrait, qui étaient morts de la mort dont il allait mourir : explorateurs bloqués par un éboulis de glace dans la banquise du pôle ; mineurs enfouis au plus profond d’une galerie souterraine par un coup de grisou ; prisonniers de sauvages ; chasseurs dans les Indes, ayant trébuché dans un piège creusé pour les bêtes féroces, et qui s’épuisaient en efforts impuissants.

Mais ces souvenirs eux-mêmes, désespéraient Fandor. Les uns et les autres, les explorateurs, les chasseurs, les mineurs s’étaient tirés d’affaire !

Dans toutes les belles aventures, un dénouement heureux intervenait. Des compagnons survenaient qui creusaient la muraille de glace. D’autres chasseurs aidaient les malheureux pris dans les traquenards à se tirer d’affaire. Au son d’une musique guerrière, les matelots français dégageaient les prisonniers des sauvages, et, si les mineurs étaient victimes d’un coup de grisou, ils pensaient, au moins, pendant leur agonie, que d’autres humains, hors de la mine, les savaient enfouis, pressaient les opérations du sauvetage. Aventures et légendes, histoires vraies et histoires fausses, il n’en existait pas d’aussi terribles que la sienne.

Étrange sensation d’entendre en effet, le grondement sourd du Nord-Sud, le passage des voitures sur la place de la Concorde, des autobus, monstres trépidants qui frôlaient la cachette où petit à petit il cessait de vivre. Tous ces gens qu’il imaginait à quelques mètres de lui, joyeux ou affairés, courant à leur besogne, se précipitant à leurs plaisirs. Se pouvait-il véritablement qu’il y eut aux Champs-Elysées, comme toujours, des couples enlacés ?

Dans son angoisse, la veille, il avait oublié de remonter sa montre et rien ne marquait plus pour lui le temps. Était-ce la nuit ? Était-ce le matin ?

Faisait-il au dehors un clair soleil ? Le clair soleil des après-midi de froid sec, ou déjà l’ombre de la nuit s’appesantissait-elle, un brouillard montait-il de la Seine, toute proche ? Les derniers feux du soir irisaient-ils les jets d’eau qu’il entendait clapoter au-dessus de sa tête, réguliers et monotones, berceurs, hallucinants, dans la vasque du bassin ?

— Évidemment, le soir doit commencer à tomber, pensait Fandor : le passage des autobus me semble plus rapide. Il doit être sept heures, le moment où les ouvriers se hâtent de regagner leur logis.

Fandor resta longtemps prostré. Soudain, brusquement, comme si quelque chose d’extraordinaire se fût passé devant lui, il se dressa debout, tendant les poings, la figure contractée d’une grimace hideuse, la voix sifflante. Il cria :

— Je veux vivre. Je dois vivre. Il faut que je vive…

Il avait déjà essayé de faire manœuvrer la trappe qui commandait l’entrée de la cachette. Maintes fois il s’était hissé jusqu’aux plus extrêmes culs-de-sac formés par les statues de bronze. Il avait poussé des hurlements dans l’espoir d’attirer l’attention des passants. Personne n’entendait, personne n’arrêtait son esprit à la possibilité qu’il y eût quelqu’un d’enfermé sous les Fontaines chantantes… Alors ?

— Je dois vivre ! je dois tenter de vivre !

— Vouloir renverser ou déboulonner l’un des motifs de bronze, c’est puéril, c’est impossible… Vouloir creuser la vasque de pierre qui forme la voûte de ma prison, c’est encore plus enfantin, plus impraticable… Alors ? se demandait Fandor.

Un grondement soudain ébranla sa prison.

— Le Nord-Sud, se dit-il.

— Le Nord-Sud, répéta-t-il.

Une idée germait en son cerveau.

Ne devait-il pas tenter de creuser le sol pour tâcher de joindre le tunnel ?

Déjà il se levait, il cherchait comment entreprendre le labeur qui pouvait peut-être le conduire à la vie, lorsqu’un sourire désespéré lui vint aux lèvres.

Creuser le sol, arriver jusqu’à la voûte du Nord-Sud, c’était possible… à la rigueur… Mais comment espérer seulement attaquer cette voûte elle-même ? cette voûte qui a près de 90 centimètres d’épaisseur, qui est faite par endroits de ciment armé, en d’autres places de moellons, de maçonnerie résistante ?

Il n’avait rien qui pût lui permettre de supposer seulement une réussite éventuelle !

Découragé, il s’apprêta à se laisser retomber sur le sol…

Et puis soudain il dépouilla sa veste, il se frotta les mains, il chanta, il rit, pris d’une joie exubérante, presque effrayante.

— Mais je suis le dernier des idiots, mais je suis le dernier des imbéciles, mais il y a longtemps que je devrais être sorti d’ici… mais c’est sûr, c’est certain, j’ai trouvé le bon moyen.

Creuser le sol de sa cellule, le sol fait simplement de terre battue, c’était faisable. Dès lors, qui l’empêchait de construire une petite galerie souterraine passant sous les fondations du bassin, qui ne devaient pas être très profondes, puis se relevant obliquement et allant déboucher, soit sur le trottoir, soit en pleine chaussée ? Il rencontrerait les pavés, il se heurterait à la couche d’asphalte. Mais qu’étaient ces obstacles ? Des pavés ? cela s’arrache. L’asphalte, d’un coup d’épaule, il la crèverait. Oui, le salut était là. Facilement. Certainement. Une agitation fébrile s’emparait de lui maintenant.

Rappelant ses souvenirs, Fandor tâcha d’identifier l’orientation de sa cellule. Il choisit minutieusement le point du sol où il devait commencer sa mine, il calcula la largeur qu’il devait donner à son boyau pour éviter les éboulis, décida qu’il entasserait les déblais au fond de la cellule pour éviter d’en être encombré.

Et puis, il se mit rapidement, à sa besogne de salut.

Le journaliste ne disposait d’aucun instrument pour creuser le sol. Il se rendait compte d’ailleurs que le plus dur allait être d’entamer la première couche, la couche superficielle durcie. Après, à coup sûr, il rencontrerait un sol meuble où il pourrait avancer rapidement.

— D’ailleurs, supputait-il, je n’ai, somme toute, qu’une galerie de quatre à cinq mètres à creuser. J’en peux venir à bout en un jour ou deux. Je tiendrai bien jusque-là. Son esprit inventif, exaspéré par la fièvre lui avait déjà suggéré comment procéder. Il se saisit d’une bouteille d’alcool, et à petits coups en cassa le fond. Ces bouteilles étaient de verre épais. Les parois cassées et tranchantes allaient être excellentes pour faire l’office de bêche et lui permettre d’attaquer le terrain. Fandor cassa plusieurs bouteilles – il y en avait une cinquantaine – avant d’obtenir une brisure qui le satisfît. Mais enfin, il réussit dans ses essais, obtint un instrument parfaitement propre au travail qu’il projetait : le goulot servait de manche, commode à tenir ; il pouvait, avec les éclats, commencer son travail de taupe. Alors, patiemment, longuement, tenacement, avec la certitude qu’il avait trouvé le seul moyen possible d’arriver à survivre, Fandor se mit à creuser sa mine. Ainsi qu’il l’avait prévu, il eut infiniment de peine à traverser une première couche de terrain qui, faisant partie en quelque sorte des fondations de la statue, était constituée par un cailloutis, un aggloméré de ciment et de pierres, résistant.

Mais il s’avisa que cela même qui le désespérait pouvait à la rigueur le servir. Renonçant, en effet, à attaquer sur toute la surface la couche durcie, il se borna à y creuser, de point en point, des sortes de trous, pas trop distants les uns des autres et disposés en cercle. Se servant alors d’un des montants de la caisse de bois où avait été contenu le jambon, et l’employant comme levier, l’introduisant dans chacun des trous et pesant de tous ses muscles, il parvint, fragment par fragment, à arracher la croûte de ciment sur toute la largeur du cercle.

En dessous, comme prévu, le sol était meuble, à peine durci par un pilonnement, probablement effectué lors de la fondation des statues.

Sa besogne, maintenant, avançait rapidement.

À grands coups de son tesson de bouteille, Fandor commençait par bêcher le terrain. Puis, à pleines mains, il ramassait les poignées de terre qu’il déposait sur sa veste, et il n’avait plus enfin qu’à transporter ces gravois à l’extrémité de la cellule.

— Hardi, Fandor !

Il avait déjà atteint une profondeur d’environ un mètre et toujours tapait le sol à grands coups de tesson de bouteille, lorsque soudain il s’arrêta :

— Nom de Dieu ! qu’est-ce que c’est que ça ?

Un sifflement léger, continu, un sifflement caractéristique se faisait entendre, cependant que, les narines ouvertes, il respirait une odeur qui ne laissait aucun doute.

D’un coup de tesson malencontreux, Fandor, en effet, venait d’entailler une conduite de gaz.

Le journaliste, maintenant, avait suspendu son travail.

— Çà ! soliloquait-il. Je suis foutu ! bien foutu ! il m’est absolument impossible de boucher cette entaille. Je vais être asphyxié dans mon trou sans aucun espoir de salut possible…

Il supputa combien d’air pouvait contenir sa cellule, combien de temps il fallait pour que l’atmosphère, saturée de gaz sous pression, y devînt irrespirable. Mais soudain Fandor, à nouveau, se redressa :

— Eh bien ! non ! déclarait-il, je ne veux pas admettre que je n’en sorte pas… Si je dois périr asphyxié, je périrai en travaillant… Et puis, le gaz est plus léger que l’air. Il va d’abord s’amasser au sommet de ma prison. Il y va fuir un peu, car il y a des interstices. Qui prouve que je ne serai pas hors de ce trou avant qu’il soit devenu impossible d’y respirer ?…

Il se remit à la besogne. Devancerait-il l’asphyxie, s’échapperait-il avant que le tuyau malencontreusement crevé ait amené sa mort ? ou tomberait-il étourdi, puis bientôt agonisant, avant d’avoir pu s’évader ? Il creusait maintenant de plus en plus vite.

Avec son mouchoir, il avait tenté d’aveugler l’entaille faite à la tuyauterie, mais il s’agissait là, bien évidemment, d’une opération des plus illusoires.

Il entendait toujours le sifflement du gaz, et maintenant, quand il remontait dans sa cellule pour y charrier la terre qu’il arrachait à sa galerie, il se rendait compte qu’il éprouvait de subits vertiges, que de plus en plus l’air manquait.

— Arriverai-je à temps ?

En une heure, il avait avancé de près d’un mètre, croyait-il.

— Que j’avance encore de cinquante centimètres en profondeur ! se disait-il, puis j’oblique, puis je remonte…

Mais il ne s’avouait pas qu’il lui faudrait bien au moins encore dix à onze heures de travail pour s’échapper. Et il serait asphyxié auparavant… N’importe.

Fandor déjà s’apprêtait, ainsi qu’il l’avait décidé quelques minutes avant, à commencer à faire obliquer le boyau qu’il creusait dans le sol.

Il était tout au fond de son trou, occupé à entasser sur sa veste des mottes de terre qu’il venait d’arracher et qu’il allait porter dans sa cellule lorsqu’il s’arrêta encore.

— Bah !

Et il prêtait l’oreille.

Au lointain, on entendait un grondement sourd.

— Cocasse ! fit-il. Le service reprend déjà ?… il y a donc toute une nuit que je travaille ? ah ! le temps passe !

Le grondement, tout à l’heure éloigné, se rapprochait étonnamment, semblait se produire sous ses pieds même… Fandor, se redressant, tapa du talon :

— Ah ! mon Dieu ! fit-il, mais ce n’est pas possible ! j’arrive déjà au niveau de la voûte du Nord-Sud ? C’est vrai que le tunnel, place de la Concorde, affleure presque le sol… Mais alors ?

Au même moment, il eut l’impression d’être enveloppé subitement dans une extraordinaire flamme bleue, comme une étincelle électrique. Et, à ses oreilles, sonna comme un coup de canon.

La cellule de Jérôme Fandor, saturée de gaz d’éclairage, venait de sauter.

Le sol croula sous le journaliste, qui tomba au milieu d’éboulis de toutes sortes.

Le Destin s’était joué de ses efforts.